Pensez à conserver la source de votre texte et
merci de donner la référence de notre site web aux personnes que vous connaissez.

Contes inédits

de Marcelle GERDAY

 

Celsius

Dans le calme nocturne, des craquements se font entendre dans ma garde-robe, ancienne, il faut le dire. Le fait est fréquent ces derniers temps. Il se produit surtout lorsque je suis en méditation.

Je ne ressens aucun effroi, si entités il y a, elles ne sont pas agressives car je ne ressens aucun malaise. Le phénomène a fini par sembler amusant même si parfois agaçant parce que je n’ai invité personne à partager mon intimité et que je déteste voir rogner ma liberté, déjà restreinte par les contraintes matérielles inhérentes à la vie sur terre.

Soudain, une idée ma galvanise : c’est Celsius.

Celsius, à qui je dois une leçon d’humilité que je ne suis pas prête d’oublier. Lui, qui, il y a huit cents ans déjà, a émis une idée que je me croyais originale et très personnelle.

Pythagore a bien raison quand il conseille : «  Ne dites jamais que vous inventez quelque chose car en ce monde tout n’est que réminiscence ».

En moi, s’est imposée la conviction que le basculement périodique des pôles survient lorsque la quantité d’ondes négatives émises au départ de la planète Terre devient trop importante et rompt l’équilibre positif-négatif.

Via Internet, quelques jours plus tard, j’ai eu connaissance d’un texte dans lequel un certain Celsius, affirmait que la méchanceté des hommes entraînait les cataclysmes dévastateurs qui frappaient l’humanité.

Amusée, je dis alors à haute voix : «  Où que tu sois, Celsius, je te salue et je t’invite à venir échanger avec moi des vues sur l’avenir de l’humanité, l’évolution cosmique et la finalité de la création.

Ce matin, je me suis levée d’humeur euphorique, encore influencée par les idées loufoques qui ont accompagné mon endormissement, notamment celle de déposer une sébile dans ma garde-robe pour arrondir mes fins de mois, grâce à la contribution de ses locataires nocturnes.

Ma bonne humeur ne m’a pas quittée et c’est en chantant que j’entreprends de changer l’eau des fleurs.

On sonne à la porte d’entrée et je me hâte d’aller ouvrir, sans, au préalable, déposer le vase. Devant moi, se tient un individu que je ne connais pas. « Bonjour », dit-il, « Je suis Celsius ».

Le vase en cristal est tombé sur le sol, où il s’est brisé en milliers d’éclats de lumière.

 


Le houx

 

Il était une fois, il y a très longtemps, un pays, pas très éloigné, où poussaient de gros buissons de houx. Ils n’étaient alors pas tels que nous les connaissons à présent : beaux certes avec leurs feuilles luisantes et vertes mais sans plus.

L’un d’eux, mélancolique parfois, se sentait jaloux du gui, accroché au peuplier tout la-haut qui, le moment venu, se couvrait de jolies baies blanches. Alors les enfants venaient en cueillir puis, tout joyeux, s’en allaient l’offrir.

On disait même dans la forêt que celui, qui au Nouvel-An en recevait, était assuré d’une année de bonheur parfait.

Pauvre houx, lui, nul ne le regardait.

Un jour, un bûcheron, rentrant à la nuit tombante, s’égratigna précisément à ce buisson de houx ; de sa main éraflée le sang jaillit et quelques gouttes roulèrent sur les feuilles les plus proches.

Le bûcheron sacra : « Je vais l’abattre » grommela-t-il entre ses dents et déjà pour un premier coup, il levait sa cognée.

Une dryade, qui passait par là, s’indigna et lui souffla à l’oreille : « Tu n’as pas honte ;
Abattre un arbuste plein de vie parce que tu as toi été maladroit ? »

« Bah ! pensa le bûcheron, à quoi bon et il s’éloigna à grands pas.
Le houx frémissant se trouvait, pour la première fois brillant. Quel joli contraste, ce rouge sur le vert vif des feuilles. C’est bientôt Noël, pour fêter le renouveau de la force vitale, je pourrais peut-être demander… et il s’endormit car déjà il faisait nuit.

Il était attendrissant ainsi, la dryade lui insuffla toute sa force de pensée positive et c’est alors que son vœu se réalisa.

Le lendemain à l’aube, le houx comblé, de baies du plus beau rouge était tout parsemé.

Depuis ce jour, il a rejoint le gui pour la décoration des maisons en fête à Noël et au Nouvel-An et en est très content.

 


La légende de la linaigrette

 

Dans l’Est de la Belgique, existe une région particulière par son climat et la nature de son sol. Peut-être, si tu es vaillant marcheur, t’y es-tu déjà promené. Tu auras alors eu l’occasion d’admirer des genévriers et surtout, en juin, la gracieuse linaigrette.

Les experts, gens remplis de savoir, prétendent que sa présence à cet endroit relève des conditions spéciales : le sol tourbeux, le degré d’acidité, que sais-je encore.

Mais moi, je connais son histoire. C’est un secret mais à toi je vais le confier.

Il y a longtemps déjà, au bord d’une mardelle, mare très profonde, poussait, fière, droite et verte, une longue tige herbeuse. Avec coquetterie, elle se mirait dans l’eau chaque fois que le vent ébouriffait les ombelles à son sommet.

Curieusement, chaque fois qu’elle agissait ainsi, un frémissement courait à la surface de l’eau et une grosse molécule poussait ses sœurs pour rester auprès du bord. Parfois, une petite bulle d’air filait, à la surface de l’eau et disparaissait en faisant un bruit qui ressemblait à un baiser.

Quand vinrent les grands vents d’automne, la graminée lutta de toutes ses forces pour ne pas être brisée; il lui semblait qu’il n’était pas encore temps d’achever sa destinée.

L’hiver arriva et, un beau matin, alors qu’elle redressait sa tige engourdie, l’herbe reçut un gros flocon de neige tout glacé qui vint la chapeauter. Frissonnante, elle se secoua mais le flocon resta accroché là.

Et se balançant avec elle au gré du vent, le flocon lui conta qu’il la connaissait bien, qu’il avait été un amas de gouttes d’eau dans la mardelle, qu’il avait vivement souhaité venir auprès d’elle. Qu’un jour, il s’était senti caressé par les rayons chauds du soleil et, suivant ses rais, s’était élevé très haut vers l’astre jusqu’à atteindre des couches d’air glacé. Puis, givré, tout en cristaux, s’était retrouvé, blanc d’émotion soudé à elle.

Heureux et comblés, ils restèrent ainsi, figés par le gel longtemps puis ensemble s’effondrèrent.

Au mois de juin suivant, la grande Conscience qui organise tout dans l’univers fit croître, au bord de la mardelle, couronnant de longues tiges élancées, de soyeuses houppettes blanches commémorant ainsi l’affectueuse union de la graminée et du flocon.

 


La légende du myosotis

 

Festonné d’azur, maculé de blanc, effleuré de carmin et boutonné d’indigo, tel un chevalier portant les couleurs de sa dame, le myosotis, lui, arbore celles de son mai : l’arc-en-ciel.

Vous l’ignoriez ? Alors je vous conte l’événement :

Il y a bien longtemps, une plante fine et élégante redressait péniblement ses tiges alourdies par l’orage qui venait de sévir. Après quelques étirements, enfin ses fleurettes diaphanes se tournèrent vers le soleil réapparu. A leur grand étonnement, elles s’aperçurent qu’elles se trouvaient en dessous mais alors juste en dessous d’un arc-en-ciel.

Elles en avaient déjà vu, bien sûr, mais loin, à l’horizon. Il leur sembla bien que les lois naturelles aient été quelque peu bousculées mais pourquoi s’en étonner ?

Bavardes, elles se mirent à lui conter tous les potins du jardin : Mollo, l’escargot avait repeint sa coquille couleur abricot ; La coccinelle point 5, la coquette, se frottait sans cesse les élytres pour les rendre luisantes ; Mimi, la fourmi, avait livré un des œufs, si précieux à demi cassé et mal lui en avait pris.

Les rayons du soleil, vainqueurs des nuages, diffusaient une chaleur plus forte et l’arc-en-ciel sentit qu’il palissait. Juste avant de disparaître, il cria à ses amies : « Je reviendrai, ne m’oubliez pas. »

Les fleurettes étaient toutes tristes de son départ, et c’est alors qu’elles s’aperçurent avec ravissement qu’elles étaient, à l’instar de leur ami, tout irisées.

Depuis ce jour, les gens désignent les myosotis par le joli nom de « Ne m’oubliez pas », ce qui est plus poétique que « oreilles de souris » leur ancienne appellation.

 


La légende du catalpa ou arbre de Judée

 

Lorsque le souffle du vent effleure les branches de catalpa, ses feuilles murmurent en araméen, langue harmonieuse et douce s’il en fut.

Depuis deux mille ans, il en est ainsi ; en fait depuis le jour où un enfant pur, par un haut idéal inspiré, près de Béthanie se reposa, appuyé au tronc de l’arbre prédestiné.

Ce qu’ils se dirent, nul ne le sait, leurs échanges sont demeurés secrets mais, depuis lors, le catalpa offre une floraison au parfum de paradis.

 


La pivoine arbustive

 

Fouillis de pétales délicatement dentelés, du carmin tendre au blanc translucide, somptueuse et imposante, incroyable de pure beauté, cette princesse asiatique, qui a nom pivoine arbustive, orne le jardin de ma voisine.

Le cœur jaune de la fleur enserre gentiment le pistil rosâtre. Beauté exotique, apte à charmer tout esthète, cette plante a une légende. Souhaitez- vous la connaître ?

Il y a très longtemps, en Chine, vivait, dans une province éloignée, une jolie, délicate et raffinée princesse. Fille de mandarin, elle grandissait et s’épanouissait à l’abri des murs du quartier des femmes. Elle se promenait souvent dans les cours intérieures, vêtue de soie rose pâle car elle aimait particulièrement cette couleur flatteuse à son teint.

Les jours s’écoulaient paisibles. D’heureux caractère, la jeune fille éveillait la sympathie de tous ceux qui la fréquentaient et, de plus, son éclatante beauté les ravissait.

En secret, elle rêvait du jour où un jeune époux charmant l’emmènerait dans le fastueux palanquin, dont, en sa qualité de première épouse, elle aurait de privilège.

Ce jour, tant désiré, hélas, ne répondit pas à son attente. Son père l’informa du grand honneur que lui faisait un noble voisin, riche, vieux et nanti de plusieurs épouses déjà, en demandant sa main. Grand fut son effroi en se rappelant le vieillard libidineux et répugnant qu’elle n’avait fait qu’entrevoir mais qu’on lui destinait pour époux.

Docile, disciplinée par son éducation, elle n‘osa s’opposer à ce projet et vécut donc le jour des préparatifs dans une apparente résignation qui endormit la vigilance de ses suivantes.

La veille du mariage pourtant, elle se jeta dans le puits de la cour des concubines et, malgré les soins rapidement prodigués, elle ne peut être ranimée.

Dès le lendemain de cette tragédie, l’orifice du puits fut obstrué par de magnifiques fleurs aux coloris si délicats et au parfum si suave que chacun s’inclina avec respect devant ce prodige, certain que leur princesse revivait dans cette floraison.

Les dieux, pleins de mansuétude avaient cependant décidé d’unir la princesse au beau jouvenceau Narcisse.

Depuis lors, à la même période de l’année, fleurissent les pivoines arbustives et les narcisses et les jardiniers attentifs vous diront que les premières se penchent toujours vers les seconds pour de tendres échanges.

 


Le cynorrhodon « c+ »

 

En bordure d’une allée forestière, un églantier, de ses branches courbées, semblait caresser la terre. Sur le rameau supérieur, juste à l’endroit le plus ensoleillé, un cynorrhodon se prélassait. Il était tout rond, tout brillant et l’églantier parfois se disait qu’il était gourmand.

« C+ » ainsi l’avait surnommé ses amis, à cause de ses formes rebondies.

Ces fruits contiennent, en effet, proportionnellement à leur volume, un maximum de vitamines C.

C+, s’il avait bon caractère, n’était pas modeste pour autant et il avait, de son nom, donné une version personnelle : « Sait plus » qu’il trouvait d’ailleurs parfaitement justifiée, au point d’en devenir arrogant.

Au fur et à mesure qu’il mûrissait, C+ devenait de plus en plus vaniteux, tranchant sans hésiter les controverses qui surviennent même parmi les cynorrhodons les mieux éduqués. Sans cesse vantant ses larges connaissances à ses amis, il finissait par exaspérer ceux-ci.

Fin septembre, quand les enfants vinrent cueillir les fruits destinés aux confitures, ceux de l’églantier aboutirent dans une cuisine, furent sortis du panier, lavés, essuyés et étalés.

La fermière, qui s’affairait devant le fourneau s’exclama : « Qu’ils sont beaux ! Regardez donc celui-ci » et, coincé entre le pouce et la lumière, elle éleva C+.

Ce dernier, juste avant d’être englouti dans un bouillonnement d’écume sucrée avec les autres fruits, s’écria : « C’est normal, je suis C+. »

Fut, fut, fut…vrombit une abeille qui volait juste au-dessus.

 


La première prière

 

Il était une fois, il y a très longtemps, au début de l’humanité, un massif rocheux, creusé de cavernes comme le gruyère de trous.

Après une chasse fructueuse dans la plaine, les hommes sont rentrés. Chacun a reçu sa part de gibier. Près des feux, qui brûlent encore pour assurer la sécurité, traînent des relents de graisse frite. Le repas a été copieux. La nourriture est assurée pour quelque temps.

La nuit s’achève. Déjà, dans le lointain, une lueur rosâtre teinte le ciel. Gunyar s’étire sur sa couche de branches et de foin. Il vient à l’entrée de sa grotte et regarde le ciel où les dernières étoiles s’effacent hâtivement.

Gunyar ressent une impression bizarre qu’il est incapable d’exprimer. Les derniers jours, la température s’est adoucie, les jeunes pousses garnissent les arbustes et l’herbe avive sa couleur.

Fasciné par les oiseaux, Gunyar passe des heures à écouter leur chant. Vainement, il a tenté de l’imiter.

Soudain, un flamboiement embrase le paysage, le soleil conquiert l’horizon.

Gunyar se sent écrasé par ce spectacle. Sa large poitrine se dilate et va éclater. Un son puisant sort de sa bouche. Non pas les brefs cris gutturaux, dont les hommes se servent pour les indications pratiques au cours de leurs activités. Le son est long, modulé. Le premier chant humain !

Ce son inhabituel réveille la tribu et, bientôt, d’autres voix se joignent à la sienne, l’imitant avec plus ou moins de succès.

A l’aube de cette journée de printemps, pour la première fois, l’humain exprime son admiration pour la puissance créatrice. Maladroite et sans parole, c’est la première louange à la puissance invisible.

 


Le loup blanc

 

Le loup blanc, celui qui est si rare qu’il est assimilé à un mythe. Et pourtant …

Il était une fois une famille qui vivait dans une cabane à l’orée de la forêt. Les parents et leur deux fils y menaient une vie rude, dont ils ne se plaignaient pas. Ils étaient à l’abri et si leur nourriture était frugale, du moins ne souffraient-ils pas de la faim

Une fois les hommes partis au travail, la mère s’inquiétait, redoutant les accidents assez fréquents parmi les bûcherons. Elle ne se détendait qu’en entendant les voix des hommes rentrant au coucher du soleil. Parfois, ils chantaient ou sifflaient sur le chemin, alors elle souriait car elle savait que la journée avait été bonne.

Un jour, après le départ des hommes, on gratta à la porte. La femme ouvrit : à quelques mètres, un loup blanc était assis sur son arrière-train, un loup blanc qui la regardait intensément. Effrayée, elle referma l’huis et verrouilla la porte.

Quand les hommes rentrèrent, le père s’étonna devant la porte fermée. « Eh ! Quoi femme, c’est une nouvelle manie ? » dit-il.

« Tantôt, un loup blanc est venu gratter à la porte et j’ai eu peur, alors je l’ai verrouillée. »

Le mari s’esclaffa : « Elle est bien bonne celle-là. Les loups blancs n’existent pas. Mon père et mon grand-père ont travaillé toute leur vie dans la forêt et jamais, vous m’entendez, jamais n’en ont vu. »

Le souper achevé, il sortit et alla inspecter les environs. On n’est jamais trop prudent. Il rentra. « Femme, tu as rêvé, il n’y a aucune trace de loup près de la maison. »

Le lendemain, à la même heure, on gratta à la porte. Malgré ses bonnes résolutions, curieuse, elle entrebâilla la porte. Il était bien là, assis à la même place. Vite, elle referma la porte. Un peu plus tard, elle n’y tint plus et entrouvrit la porte, rien qu’une fente, juste assez pour voir. Il était toujours là.

Elle n’osa rien dire à son mari par crainte de ses moqueries. Les jours passèrent et régulièrement, le loup blanc, après avoir gratté à la porte, s’installait à proximité. Petit à petit, la femme s’accoutuma à sa présence et alla même jusqu’à laisser la porte entrouverte mais le loup ne bougeait pas.

Un jour, il ne vint pas, la femme s’inquiéta ; à plusieurs reprises, alla voir sur le seuil et finalement se sentit déçue sans trop savoir pourquoi.

Le lendemain, quand elle entendit un grattement à la porte, son cœur fit un bond de joie et elle se précipita pour ouvrir. Le loup se leva, fit quelques pas, s’éloignant, s’arrêtant, se retournant, l’invitant par son attitude à le suivre. Comme il semblait inoffensif, elle sortit, le suivant à distance. Arrivé aux premiers arbres de la forêt, il s’arrêta de nouveau. Elle fit encore quelques pas, puis un reste de prudence l’arrêta. Elle n’allait quand même pas suivre un loup, même blanc, dans la forêt !

Le loup revint sur ses pas et lentement, prudemment, se coucha à ses pieds. Ce geste de soumission la toucha jusqu’aux larmes et imperceptiblement, elle se pencha, avançant la main pour caresser la toison immaculée. Alors que sa main l’atteignait, l’animal disparut et la main ne rencontra que le vide.

Interdite, elle demeura immobile un long moment puis, à pas pesants, regagna la cabane.

Le jour suivant, à l’endroit où le loup s’asseyait, une grosse touffe de perce-neige fleurissait.

La femme s’en approcha et, tendrement, du bout des doigts, effleura les corolles blanches.

Y avait-il un loup ?

Qui sait ?

Bien des choses ne laissent pas de trace tangible et existent pourtant, n’en déplaise aux matérialistes.

 


La plainte de l’aspérule odorante

 

Dame nature sommeillait, détendue, le gros de sa tâche achevé. Elle avait rentré et enfermé les frimas, chassé les nuages récalcitrants et le soleil se chargeait de faire éclore les bourgeons et pousser les végétaux. Tout était pour le mieux, pensait-elle et elle se relaxait à l’aise.

Brusquement, des vociférations l’arrachèrent à son repos. Ainsi réveillée, elle se sentait de mauvaise humeur et c’est sourcils froncés qu’elle cherchait la cause des cris qui l’avaient contrainte à sortir de sa torpeur. Bientôt, elle la trouva.

-« Non, non et non, j’en ai assez, criait un plant d’aspérule odorante, levant vers elle un doigt verdâtre et accusateur, chaque année cela recommence, on me marche dessus, on cueille mes fleurs les plus belles, on détériore les jeunes pousses, piétine toutes mes sœurs et cela pourquoi je vous le demande. Pour fabriquer un breuvage à l’usage des humains !

Si encore on nous en arrosait pour nous permettre de récupérer. Mais non, ils boivent tout l’élixir et nous, nous ne recevons rien et sommes détruites ! »

« Ce n’est pas juste et je porte plainte à vos pieds, au nom de mes consoeurs qui, toutes ont marqué leur accord. Nous ne voulons plus de ce traitement infamant, cela doit changer.»

Et cela juste maintenant, soupira la Nature.

Changer cela, voyons, voyons, réfléchissons calmement.

Un long moment plus tard, elle répondit :
« Le bien-fondé de votre demande m’étant clairement apparu, j’ai décidé de faire découvrir aux hommes un autre breuvage qui remplacera l’élixir à base d’aspérules odorantes. A partir de céréales, l’homme va comprendre comment laisser macérer longtemps dans des fûts en chêne ce nouveau breuvage, qui ne sera ni cervoise ni ambroisie mais qui deviendra, au départ du pays des cornemuses et des kilts, le merveilleux whisky aux reflets d’ambre.

Ainsi fut fait et depuis lors, l’aspérule odorante n’est plus guère cueillie et c’est ainsi qu’elle prospère dans les forêts luxembourgeoises.

 


La huppe et les hiboux

 

Un jour, une huppe, oiseau réputé pour sa vue perçante, trop fatiguée pour encore voler, à une famille de hiboux demanda l’hospitalité.

Ceux-ci ne sortent que dans l’obscurité. Ils accueillirent la huppe, lui offrant gîte et couvert, ne cessant de l’interroger sur ses voyages de l’été.

Le lendemain matin, au moment où la huppe, enfin reposée, voulut s’en aller, les hiboux lui dirent :

« Chère amie, comment pouvez-vous y penser ? Pourquoi courir ainsi au danger ? Attendez donc le soir et vous partirez alors en sécurité ! Comment, sinon pourriez-vous vous diriger ?»

La huppe, quelque peu éberluée, rétorqua qu’elle y voyait mieux durant la matinée, que le soleil était source de toute lumière et qu’elle pouvait distinguer jusqu’aux menus détails du paysage forestier.

A ces mots, ses hôtes se mirent en colère, l’appelèrent « menteuse » et dans une crise de rage, la frappèrent du bec et des ongles, la visant aux yeux pour la punir d’oser ainsi se vanter.

« Effrontée », criaient-ils « Chacun chez les hiboux sait qu’on ne peut distinguer les choses qu’à la faveur de la nuit ».

La huppe, qui était sage, réfléchit : Si je continue à dire la vérité, pensa-t-elle, ils vont me tuer sans aucune utilité. Je peux sauver ma vie et me rétracter sans nuire à cette vérité qui n’en sera pas pour autant modifiée.

Elle feignit donc de n’y point voir durant le jour et, dès le soir, sans autre retard, elle partit.

Elle avait compris cette utile leçon :

« PARLE AUX GENS SELON LA CAPACITE DE LEUR COMPREHENSION »

 


Solitude

 

Depuis quelques secondes, ils se regardaient fixement.

Enfin, elle parla : « La réincarnation, d’abord qu’en savons-nous ? Toutes les hypothèses restent ouvertes en ce qui concerne l’au-delà. La majorité des gens y croient. Et alors, pendant des siècles, ils ont cru la terre plane, elle ne l’est pas devenue pour autant.

Croire qu’une énergie qui infuse des dizaines de milliards de galaxies va soudain se montrer chiche au point de réutiliser le substrat humain sur le même plan relève de la vanité anthropologique.

D’ailleurs, tu me dirais même que tu es la réincarnation de Ramsès II que je ne te croirais pas.

Et maintenant, va-t-en le chat !

 


Le noël de Jean

 

Passé le crêt devant le château, vous arrivez à la maison de Jean. Enfant un peu rêveur, âgé de 9 ans, il reste le nez collé à la vitre et surveille d’un œil anxieux les nuages.

Il faut dire que demain ce sera Noël, toute la maison sent la vanille et la cannelle, on a préparé toutes sortes de bonnes choses pour l’occasion mais Jean n’y accorde que peu d’attention. Cette année Jean a un secret. Il attend de Dieu, eh oui rien moins que cela, une réponse.

Son cousin, Fabrice de deux ans son aîné, l’a raillé : « ce que tu es naïf, mon pauvre Jean, miracles et compagnies, ce sont des fariboles pour les bébés, cela n’existe pas »

Jean a prié de tout son cœur, il a demandé au Seigneur de lui accorder un signe qui le conforte dans sa foi dans l’émerveillement de Noël : « Fais qu’il neige pour Noël ».

Alors, avec angoisse, il interroge le ciel mais les nuages passent indifférents et refusent de saupoudrer le sol de blancs cristaux.

Le souper plantureux terminé, les participants revêtent manteaux capuches et gants et ensemble se dirigent vers l’église du village. Celle-ci est en contrebas et Jean s’accroche au bras de maman pour ne pas trébucher, d’autant plus qu’il marche le nez en l’air toujours dans l’espoir de voir les premiers flocons. Toujours rien.

Soudain une fulgurance traverse le firmament et descend derrière le clocher de l’église, Jean y voit comme un clin d’œil à son intention.

La messe de minuit se déroule normalement, la chorale se surpasse et Jean se sent transporté dans un monde de beauté. C’est terminé et maman emmène Jean admirer la crèche où l’enfant Jésus repose veillé par sa maman. Jean le fixe et de toute ses forces concentre sa pensée : « je t’en prie, fais qu’il neige » et soudain, mais sans doute se l’est-il imaginé, l’enfant Jésus lui sourit.

Maman l’entraîne, resserre son col et ensemble ils sortent sur le parvis, glissent et restent figés devant un paysage tout blanc, purifié comme rénové. C’est Noël !

 


Les contes du lapin blanc

 

Un petit lapin blanc, que son papa et sa maman appellent Pinpin, vit dans un terrier. On dit que la maison du lapin sauvage est un terrier parce qu’il la creuse dans la terre. Pinpin est tout beau et tout gentil. Il est tout petit car c’est un tout jeune lapin.

Il est tout blanc et sa maman dit que ses poils sont brillants parce qu’il mange bien ses chicorées.

Le terrier de Pinpin est au pied d’un gros chêne. Le chêne est l’arbre qui porte des glands. Tout en haut de l’arbre vit une famille d’écureuils. Ce sont des amis de Pinpin et le matin quand ils le voient ils agitent leur queue rousse en panache de gauche à droite pour dire « bonjour ». On dirait des plumeaux et Pinpin trouve que c’est beau.

Papa lapin est un malin, c’est maman lapin qui le dit. Chaque année, quand les pissenlits ont fleuri, il ramène des tiges avec les semences blanches qui ont chacune leur parachute pour pouvoir être emportées par le vent. Il secoue les tiges avant de les manger et les semences s’éparpillent dans la clairière, c’est pourquoi, il y a maintenant tout près du gros chêne une clairière toute couverte de plantes de chicorées.

Si tu te promènes dans les bois, regarde si tu ne vois pas une clairière pleine de chicorées, si tu la trouves, tu sauras que Pinpin n’est pas loin.

 


Le Roi Juste Ier

 

Il était une fois, dans un pays appelé Rémanie, si petit que tout le monde a oublié où il se trouvait, un roi épris de justice, ce qui était logique puisqu’il se prénommait Juste.

Or, un jour que le roi tenait conseil, son regard s’attarda pensivement sur son chambellan, Amzaba et il se dit : « Qu’il est laid, c’est injuste ». Cette constatation le préoccupa tellement qu’il ne put trouver le sommeil la nuit suivante.

Au petit matin, il avait trouvé la solution et il décrétait un édit instaurant une loi autorisant les personnes laides à se rendre à leur travail deux heures plus tard que les autres, ceci afin de compenser le préjudice qu’elles subissaient du fait de leur apparence. Le roi ne se doutait pas des difficultés qu’il allait provoquer dans tout le royaume.

Dès le lendemain, de longues files de candidats attendaient dans chaque ville d’être examinés par la Commission chargée de vérifier s’ils étaient suffisamment laids pour avoir droit au repos supplémentaire.

Chacun se prétendait suffisamment laid pour avoir droit au privilège accordé par le souverain.

Enfin, et ce fut le comble de l’ingratitude, l’épouse d’Amzaba, demanda audience au roi et tout en pleurs, s’effondra aux pieds de celui-ci en gémissant : « Sire, vous vous êtes trompé, Amzaba est beau. Pourquoi Altesse lui faire un tel affront.

Le roi effaré se demanda si la femme plaisantait à ses dépens mais il dut bien réaliser qu’elle était sincère.

Sur le champ, il alla voir son chambellan, sans se faire annoncer. Il le trouva penché sur le berceau du dernier né de la famille. L’expression de tendresse et de joie qui marquait le visage du chambellan le transformait réellement et le roi se dit : « C’est ma foi vrai, il n’est pas laid ».

Plus tard, le rencontrant à nouveau dans les couloirs du palais, il fut stupéfait : « Il est redevenu affreux », pensa-t-il

Longuement il réfléchit à ce problème et comme il était sage, il comprit enfin la vérité. : « Nul n’était laid aux yeux de ceux qui l’aiment et le visage le moins joli, lorsqu’il exprime le bonheur refléte de la beauté ».

A dater de ce jour, le roi se préoccupa uniquement de faire de bonheur de son peuple, sachant qu’ainsi il l’embellirait.

 


Le tailleur de pierres

d’après un dessin animé.

 

Pierre était tailleur de pierres et se disait parfois que son prénom avait déterminé le choix de son métier.

Pourtant, il n’était pas heureux, il jalousait les puissants car il était de caractère envieux.

Un jour, il vit passer le roi sur son bel étalon noir. « Ah, s’écria-t-il, si seulement je pouvais être roi, je serais comblé ». La fée de la montagne l’entendit et, sur le champ, le changea en roi : la couronne d’or, le manteau de pourpre, tout était là, même le pur sang noir qu’il enfourcha, se lançant en un galop effréné. Rapide comme la flèche, il franchit une longue distance et arriva dans un endroit où soufflait un vent violent, qu lui arracha sa couronne.

Pierre se dit : «  je voudrais être le vent, je serais encore plus puissant ».

A peine le vœu formulé, il fut réalisé. Transformé en tornade, il jubilait, arrachait tout ce qu’il pouvait, les feuilles des arbres, qui grondaient de mécontentement, des chapeaux à en faire collection et même, de temps à autres, des toitures pour faire bonne figure. C’est ainsi qu’un jour il arriva devant une superbe et haute montagne qui demeura imperturbable devant ses assauts répétés. Il y mit toute son énergie en vain. La montagne ne bougeait pas. Il finit par s’essouffler et dit, tout en rage, devant l’insuccès de ses efforts : « je voudrais être la montagne, elle est plus forte que le vent ».

Et il devint montagne. Il jouit pleinement de sa stabilité puis, un jour, un bruit le tira de sa torpeur. Il n’en revint pas : un tailleur de pierre s’attaquait à l’une de ses parois. Il tenta de résister, rien n’y fit. Des pans de roche étaient détachés puis débités par le tailleur de pierres qui en façonnait divers objets.

Pierre se dit : «  je voudrais être tailleur de pierres » il est plus fort que la montagne.

C’est ainsi que Pierre redevint tailleur de pierres mais cette fois, il sut apprécier son métier.

 


Les affres du poète

 

Il était une fois un poète qui ne cherchait ni la gloire ni la célébrité. Il aurait voulu répandre un peu de poésie et de beauté sur ce pauvre monde fatigué. C’était, croyait-il, sa responsabilité d’exprimer par des mots l’ineffable intensité de moments sublimés.

 Il appela sa muse, elle lui fit un pied de nez. Il en fut tout attristé.

Il faut dire qu’il vivait en bordure de forêt et avait pour voisine une vielle sorcière, qui avec l’aide de son fils  cébiste, chassait à coups d’ondes radio de basse fréquence, la muse effarouchée.

 Le poète se rabattit sur la nature, qui bien sûr, offrit toute une gamme de possibilités mais hélas, son cœur restait fermé. Or, comme l’a dit André Chénier « L’art ne fait que des vers, seul le cœur est poète », c’est sans doute pourquoi ses rimes restaient  pauvres et le signifié n’était pas plus relevé.
En vain, il cherchait l’inspiration.

Assis sur un banc, il effleurait d’un regard indifférent mosaïque de fleurs et buissons ardents. Les poissons avaient beau s’exhiber en sautant au dessus de la surface de l’étang et les oiseaux siffler dans le vent,  il demeurait là le cerveau vide et le cœur tout autant.

Le soleil jouait dans le feuillage et l’inondait d’énergie lumineuse, pourtant il restait cloîtré en soi-même, insensible et désappointé.

Il chercha de l’aide et lança un appel vers le Dieu de l’univers.

Un faisceau de lumière traversa l’horizon et vint s’accrocher aux cheveux du poète.

Intéressée, sa muse approcha sur la pointe des pieds, se pencha et sur le front du poète posa un baiser.

A cette caresse, son cœur réagit. Eberlué, il contempla l’effervescence de couleurs, l’aura de tendresse accompagnant une mère  promenant son bébé et la douceur du jour d’été, il lui sembla même entendre la musique des sphères, son âme se mit à vibrer et son cœur à chanter.

Ce jour-là, il écrivit son plus émouvant poème, éveillant ainsi un écho au tréfonds même des êtres.

 


Ortis, déesse égyptienne ?

 

Il était une fois un petit garçon qui n’aimait pas trop l’école. En fait, il avait des tas de bonnes raisons pour cela, son copain Fernand arrivait à faire ricocher une pierre à la surface de l’eau de l’étang jusqu’à 7 fois, Jean, lui, seulement 5 fois. Il devait s’exercer. C’était important Il y avait aussi les canards, c’était amusant de les poursuivre jusqu’à la mare. Et puis, c’était gai de courir dans le vent jusqu’à ce qu’il se fasse tard.

Assis au dernier rang, Jean regardait les jeux d’ombres et de lumière du soleil. Dans la cour le feuillage du platane frémissait et, sur l’appui de fenêtre, parfois même jusque sur son banc, des formes dansaient. Un peu distrait, il écoutait le cours d’histoire. La maîtresse disait : «  Les pyramides de Gizeh en Egypte sont une des 7 merveilles de l’antiquité. Les seules à subsister de nos jours ». Jean luttait contre la somnolence qui l’envahissait. Ses paupières devenaient lourdes.

Soudain, il se vit sortir par la fenêtre sur un rayon de soleil qui le déposa dans un engin, une soucoupe volante, un OVNI, quoi. Jean n’en avait jamais vu, sauf dans des films de science fiction. Il se cramponna au levier qui se trouvait là et chercha du regard d’autres occupants des lieux. Il ne vit personne et pensa « Flûte, ça se conduit comment ce machin ? ». Dans sa tête, une réponse s’imposa : « Tiens le levier bien droit et surtout ne le lâche pas ».

Il filait à toute vitesse dans le cosmos. Les astéroïdes et les planètes fusaient de tous côtés. Il comprit qu’il était attiré vers un trou noir. Il en avait entendu parler et savait leur force d’attraction irrésistible.

De toutes ses forces, il se cramponna au levier, perçut un bruit affreux, un craquement, et, vlan, éjecté, il tomba vers la terre. Il y atterrit dans un massif d’orties, juste au moment où son institutrice hurlait « Jean ! A quoi rêvez-vous ? Vous dormez, ma parole ».

« Ortis » bafouilla Jean. L’enseignante, les yeux ronds, haussa les épaules et reprit sa leçon : «  Il était essentiel pour les pharaons de l’ancienne Egypte de disposer de mines d’or… » Jean voulait écouter mais c’était difficile. Enfin la classe se termina.

En rentrant chez lui, Jean demanda à son papa : « Ortis, c’est une déesse égyptienne, papa ? »

-Non, quelle idée étrange lui dit son père. Ortis est le nom savant des orties.

Plus tard Jean alla se coucher.

Au matin suivant, des pustules rouges recouvraient ses cuisses et son postérieur. Sa maman étonnée lui demanda : « Tu es tombé dans les orties ? » Je ne sais pas, répondit Jean. Sa mère le regarda inquiète et soigna ses piqûres.

Depuis ce jour, Jean s’écarte des plantes d’orties et leur lance un regard noir. Il en fut ainsi jusqu’au jour où il lui sembla entendre un rire étouffé.

Il ne se trompait pas, les plantes pouffaient derrière leurs feuilles et leurs semences se trémoussaient alors qu’il n’y avait pas de vent. Il lui sembla même entendre « Tombé de sa soucoupe ».

Vexé, Jean se promit de ne plus jamais rêvasser en classe ni tolérer une seule ortie dans son jardin.

Bien des années plus tard, les élèves de Monsieur Jean n’ont jamais compris pourquoi celui-ci avait un sourire malicieux lorsque, interpellant les élèves de la dernière rangée, il demandait « Alors, dans le fond, on rêve aux orties ? »

 


Salomon, le mouton qui bêlait en contre-ut

 

Il était une fois, un pré, juste avant l’été.
Des moutons y paissent tranquillement, les petits serrés contre leur mère pour se protéger.

 

Eulalie, la brebis, nage dans le bonheur, Salomon, son agnelet n’est-il pas le plus beau ?

 

Tout est paix et harmonie.

 

Salomon, un instant détourné, ne voit plus sa mère, panique, l’appelle de toutes ses forces.

A ce cri, aigu, stridulent, ample, discordant, le troupeau se fige.

C’est impossible ! Un des leurs ne peut bêler ainsi : un contre-ut ! UN CONTRE-UT !

Quelle inconvenance intolérable !

Eulalie, consciente du drame, déjà s’écarte, poussant Salomon du museau pour fuir plus vite.

 

Trop tard ! Le grand bélier approche, toise Eulalie et Salomon :
« Allez-vous-en ! Que plus jamais mais alors plus jamais, je n’entende cela ».

Offusqué, il tourne l’arrière-train puis s’éloigne.

« Viens, mon petit Salomon, la basse-cour nous hébergera ».

 

Pendant des heures les poules caquètent : « kot, kot, kot, les lois de l’hospitalité,c’est bien.
Il y a les droits de nos poussins aussi. Ils vont être traumatisés, les pauvres petits »

« Kot, kot, kot. C’est triste mais ils doivent partir.
Tout à l’heure, j’ai pondu un œuf vert, la peur sans doute ! »

Suivi des canes, Iskandar, le canard, derrière Salomon, renchérit :
«  Coin, coin, coin le vilain, coin, coin, coin va plus loin, coin, coin, coin. »

Nerveux, le dindon, entrecoupe ses gloussements de « Cours à Glons, cours à Glons ».

 

Résignée, Eulalie progresse lentement vers la prairie qu’elle aime tant.
Déjà, elle aperçoit les buissons qui la bordent.
Des bêlements apeurés s’élèvent du troupeau.
Elle voit ce qui les effraye.
Une bête sombre, la gueule béante s’apprête à bondir !

« Vite, Salomon, cache-toi » dit Eulalie en heurtant Salomon.

Poussé dans les taillis, celui-ci proteste violemment, crie son mécontentement.

A ce cri, la bête monstrueuse, se tasse, prise d’un mouvement convulsif,
elle rabat les oreilles et poursuivie par le cri, elle fuit, fuit…

 

Une fois l’agresseur hors de vue, le troupeau se rassure.
Majestueux, le grand bélier s’avance à la rencontre d’Eulalie et Salomon.
Tous trois reçoivent alors du troupeau une ovation ovine du plus bel effet.

 

Il arrive qu’une singularité se révèle bénéfique.

 

(N.B. Glons : petite ville de Belgique)


Le rêve du dolmen

 

Assise sur une touffe d’herbe, je contemple le dolmen qui occupe le centre de la clairière.

Par sa surface effritée et les fentes qui la strient, la pierre atteste son ancienneté.

 

Le calme du lieu attire les adeptes de l’introspection. Cette pierre sacrée, depuis longtemps délaissée, a jadis inspiré à des individus, impressionnés par la majesté de la nature, une profonde piété.

 

Démystifiant tous les phénomènes atmosphériques et biologiques, la science a opposé aux messages du biotope humain, une profonde surdité.

 

Fascinée, fixant la pierre, je crois la voir vibrer et, d’un lointain passé, ressusciter un officiant revêtu de blanc, portant serpe d’or et branche de gui.

 

D’un geste, il condamne le peu de respect témoigné à la beauté de la forêt. En bordure du sentier, il y a en effet bouteilles en plastique et papiers graisseux, témoignages de visiteurs peu scrupuleux.

 

Je voudrais dire au druide combien je reste émue, sensible, perméable, pleinement consciente de l’importance de ce lieu, pas seulement pour nos ancêtres.

 

Les ondes, qui émanent de la pierre, irradient encore l’adoration de la puissance créatrice de l’univers.

 

Ce Dieu du passé est mon Dieu, appréhendé sous des facettes différentes peut-être, mais il est l’Unique, transcendant l’espace et le temps.

 

J’aurais voulu communiquer ce ressenti à la silhouette évanescente qui déjà s’efface, espérant que cette certitude lui soit douce et lénifiante.

 


L’étoile améthyste

 

Hiératique, ailes en corbeille, en attente d’un mystérieux présent, un cygne vogue à la surface de l’étang.

 

Assis sur un banc, un promeneur attentif l’observe. Plongé dans le silence, il décèle pourtant les bruissements ténus de la forêt : un souffle, un froissement de feuilles, un gazouillement.

 

L’image du cygne entraîne l’esprit de l’homme vers le pur héros wagnérien : Lohengrin. Il se demande si le cygne pourrait le conduire vers sa vraie patrie, celle que l’on porte en soi tout au long de l’existence pour la reconnaître au jour de la grande réunion.

 

Insidieusement, l’obscurité se glisse dans chaque interstice du paysage, seule l’eau affirme encore sa luisance.

 

Enfin, les étoiles viennent piquer celle-ci d’incandescentes luminescences.

 

La lune est invisible mais, à l’Est, une clarté s’impose, intense. Une lueur violette s’éparpille en rayons lumineux et vient caresser le cygne endormi.

 

Surpris, le promeneur somnolent, cherche la source de cette étrange clarté. Une étoile très proche, semble-t-il, se distingue de ses sœurs par sa radiance violette.

 

L’environnement se transforme, prend une coloration féerique, une licorne y siérait parfaitement et d’ailleurs n’en est-ce pas une qui approche ?

 

Les yeux écarquillés, le promeneur lutte contre le sommeil. Il concentre son attention sur les talus herbeux qui lui font face. Malgré la distance qui l’en sépare, il perçoit plusieurs formes en mouvement, glissant vers l’étang. Floues, indistinctes, évanescentes, elles restent énigmatiques.

 

Tout à coup une douceur d’aile effleure le visage de l’homme. Comme une caresse, qui un moment s’attarde. Un scintillement améthyste avive le plumage du cygne.

 

Une voix harmonieuse, comme il n’en avait jamais entendue, pose une question. Que disait-elle donc ? La licorne est toute proche maintenant. Elle incline gracieusement la tête, comme pour une invitation. Sans vraiment en être conscient, l’homme dit « oui ».

 

Alors, il se sent doucement aspiré dans ce brouillard violet qui, à présent, englobe tout.

Quand le jour se lève, l’homme sur le banc est mort, emporté par son rêve.

 


 

Source: Marcelle GERDAY ...www.lespasseurs.com



Retourner aux Textes à Méditer

Tous droits réservés pour tous pays Copyright © les Passeurs