Tout cela est en train de changer. Alors que le réchauffement planétaire redéfinit la géographie du Nord canadien rigoureux et peu peuplé, la glace s’amincit et disparaît lentement. De récentes études suggèrent que 50 à 60 % de la glace de l’Arctique pourrait disparaître vers la fin du siècle; d’autres estiment que d’ici 2070, ou plus tôt, l’Arctique serait si chaud qu’il n’y aurait pas du tout de glace en été.

Outre des impacts importants sur l’environnement, des glaces plus minces signifient davantage de navigation par le Nord, amenant des problèmes que le Canada n’est peut-être pas prêt à gérer.

Le canal de Panama sert de lien entre les océans Atlantique et Pacifique. Une route dans l’Arctique raccourcirait de 4000 km les présentes routes de navigation de l’Europe à l’Asie. Comme la glace disparaît rapidement, nous pourrions assister à une augmentation vertigineuse du trafic maritime dans l’environnement fragile de l’Arctique. En plus des espèces comme l’ours polaire, qui fait face à l’extinction en raison de la fonte de son habitat, d’autres espèces pourraient aussi être tourmentées par des espèces étrangères introduites par le trafic de bateaux et par l’augmentation de la pollution.

D’autre part, si l’Arctique est plus accessible, les réserves de pétrole qui se trouvent dans le Grand-Nord le seront aussi. Selon certaines estimations, elles équivaudraient au quart des ressources mondiales, de quoi faire saliver les pétrolières.

L’intérêt grandissant pour l’Arctique a capté l’attention internationale l’été dernier. Le ministre de la Défense du Canada de l’époque, Bill Graham, avait alors mis pied sur la minuscule île Hans, dont la possession est revendiquée par le Danemark et le Canada. Le Danemark a protesté et les deux pays ont argumenté farouchement à propos du contrôle de cette île inhabitée, ayant la taille d’un terrain de football.

Il est donc compréhensible que Stephen Harper ait fait de la revendication de la souveraineté de l’Arctique un sujet-clé de sa campagne électorale. Après avoir pris ses fonctions de premier ministre, Harper a promis d’accroître les dépenses pour assurer au Canada une présence militaire dans l’Arctique. Le plan inclurait la construction de trois brise-glaces armés, qui seraient amarrés près d’Iqualuit, à un coût élevé.

Mais il y a un problème. Alors que le Canada affirme que le passage du Nord-Ouest fait partie des eaux territoriales sur lesquelles il devrait avoir souveraineté et être en mesure de contrôler les allées et venues, les États-Unis et plusieurs pays d’Europe maintiennent que les eaux de l’Arctique sont une route internationale gratuitement navigable et se moquent des ambitions militaires canadiennes dans le Nord.

«Nous ne reconnaissons pas les revendications du Canada sur ces eaux. La plupart des pays ne reconnaissent pas leurs revendications», a dit l’ambassadeur américain au Canada, David Wilkins, en janvier dernier.

Wilkins a aussi qualifié le passage comme étant des «eaux neutres», une allégation fortement contestée par Stephen Harper. Le terme implique que non seulement le Canada n’a aucun droit d’exercer un contrôle sur la région, mais aussi que les ressources comme le poisson et le pétrole peuvent être exploitées par n’importe quel pays, une position que même les États-Unis ne partagent pas. Selon la revue MacLeans, un haut fonctionnaire américain a plus tard corrigé le commentaire de Wilkins en affirmant qu’«il a utilisé le mot "neutre" qui n’est pas le terme approprié».

Et pendant que les États-Unis, tout comme des pays tels la Russie et la Grande-Bretagne, ne mettent pas réellement au défi la revendication du Canada sur les ressources, ils insistent qu’ils ne devraient pas avoir à demander la permission pour emprunter le passage ni être sujets à toute l’étendue de la loi canadienne. Selon eux, accepter les revendications canadiennes sur le passage jetterait un précédent potentiellement désastreux, poussant d’autres pays à affirmer des revendications territoriales sur d’importantes routes navales.

L’habileté du Canada à contrôler le passage en tant que voie maritime intérieure pourrait s’éclipser bateau par bateau, affirme Dr Yann Huei Song, un chercheur à l’Institut des études européennes et américaines à Taiwan et présentement en visite à l’université Stanford.

Dr Song affirme que la plus grande menace pour la revendication de souveraineté du Canada est la «pratique de pays étrangers de passer par le passage du Nord-Ouest (il y en a plus de 200) sans obtenir la permission des autorités canadiennes».

Michael Byers, expert en droit international à l’Université de Colombie-Britannique, croit aussi qu’un trafic non régularisé par le passage du Nord-Ouest pourrait établir des précédents qui empêcheraient le Canada de réclamer le contrôle de la région.

Dans un discours au Vancouver Institute en janvier dernier, M. Byers a dit que pendant que la glace fond, «davantage de navires étrangers pourraient tenter d’utiliser le passage du Nord-Ouest sans demander la permission, ce qu’ils feraient probablement pour éviter les lois environnementales canadiennes. L’argument légal du Canada pourrait éventuellement s’effondrer sous le poids de quelques précédents, laissant qu’une petite marge pour contrôler les navires étrangers».

C’est une des raisons pour laquelle le Canada a insisté pour allouer des permissions aux bateaux pour traverser le détroit, même lorsqu’ils avaient déjà commencé à le faire sans permission. M. Byers s’est rappelé un cas de 1969 lorsqu’un pétrolier américain, travaillant de près avec le gouvernement des États-Unis, avait fait un voyage expérimental en empruntant le passage et «avec l’intention initiale de ne pas demander la permission du Canada».

«Ottawa a néanmoins insisté pour accorder une permission et a même envoyé un brise-glace pour l’assister et a ultérieurement soutenu qu’allouer la permission non sollicitée avait empêché le voyage de miner la revendication canadienne. Une défense plus convaincante de la souveraineté est survenue d’une façon inattendue. Alors que le SS Manhattan sillonnait à travers les glaces près de Resolute Bay, deux chasseurs inuits ont dirigé leurs traîneaux à chiens de façon à obstruer sa route. Le navire a dû faire halte jusqu’à ce que les chasseurs, ayant prouvé leur point, libèrent le parcours.»

Dr Song et M. Byers sont d’accord sur le fait que des navires étrangers passant sans permission à travers le corridor soit menaçant. Ils ont toutefois des idées différentes sur les actions que le Canada devrait poser pour y faire face. Alors que M. Byers appuie une présence militaire accrue en Arctique, Dr Song croit que toute tentative d’utiliser des moyens militaires pour arrêter le trafic à travers le détroit pourrait «créer un problème diplomatique pour le Canada».

«Un appel noble en termes de protection de l’intégrité de la région arctique pour les générations futures serait plus apprécié par les membres de la communauté internationale et serait aussi plus facilement acceptable par les pays arctiques concernés», affirme Yann Huei Song.

Il croit que les meilleures façons de revendiquer la souveraineté sur l’Arctique seraient d’adopter le rôle de leader dans la sécurité navale et maritime et dans la «préservation des environnements marin et écologique vulnérables».

«Pour être réaliste, une approche graduelle et une politique de planification à long terme devrait être considérées par le gouvernement canadien. En faisant cela, les relations internationales entre le Canada et les pays concernés seront moins compromises.»

Reportage additionnel par Omid Ghoreishi à Edmonton et avec des dossiers du magazine The Tyee.

http://french.epochtimes.com/news/6-3-13/3786.html