Beaucoup y voient une manœuvre purement politique pour récupérer la fête — et il y a certainement de cela dans cette affaire —, mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette façon d’interpréter l’histoire n’a pas été inventée au bureau de Stephen Harper. Et elle est plus ancienne qu’il n’y paraît.

«Normalement, l’année que l’on retient pour la fondation du Canada est effectivement 1867, mais on ne peut pas dire qu’il n’y a jamais eu de précédent (pour 1608), dit Allan Gordon, professeur d’histoire à l’Université Guelph, en Ontario. Cela remonte aux années 1880, quand les Anglo-Canadiens se sont mis à reconnaître la partie française de l’histoire du Canada, et non plus seulement la partie britannique ou anglaise. Et c’était certainement dans l’air au 300e de Québec, en 1908», alors que la Grande-Bretagne était très présente aux célébrations.

Même son de cloche du côté de son collègue Allan Greer, de l’Université de Toronto. «Quand j’allais à l’école, à Vancouver, mon héros d’enfance était Champlain. Je savais qu’il ne faisait pas partie de la même nation que moi, mais ses aventures m’impressionnaient (… et) on nous enseignait que la Nouvelle-France faisait partie de l’histoire du Canada. (…alors) la réponse courte est : oui, 1608 est souvent vu, au Canada anglais, comme le commencement du Canada, en quelque sorte.»

Pas de moment unique

Cette idée a d’ailleurs été reprise de nombreuses fois au cours des derniers jours dans les médias anglophones. «Oui, c’est un anniversaire significatif pour les Québécois, mais ça l’est aussi pour toute la nation. La fondation de Québec fut aussi la fondation du Canada», écrivait jeudi, en éditorial, le Standard de St. Catharines, en Ontario.

«Mais le vrai problème, ici, est qu’à cause de la façon dont le Canada s’est développé, il y a plusieurs moments fondateurs dans son histoire, dit M. Gordon. On cite parfois Jacques Cartier, souvent la Confédération, des fois même la bataille de Vimy en 1917 (victoire canadienne sur l’armée allemande qui alimenta beaucoup la fierté nationale au Canada anglais, ndlr). Mais tout cela révèle un manque : le Canada n’a pas de moment ou de mythe fondateur unique (… contrairement aux États-Unis, par exemple), qui ont la Révolution américaine.»

Ceci dit, la question de savoir lequel de ces événements on décide de retenir est une autre paire de manches. «Le fait est que pour les historiens, cela concerne le présent, pas l’histoire, dit M. Greer. Au XVIIe siècle, (…) le mot Canada existait, mais il désignait la vallée du Saint-Laurent. Il n’y avait pas d’État-nation ou de nationalité qui correspondait aux Québécois ou aux Canadiens d’aujourd’hui. En fait, quand Champlain disait «Canadiens», il parlait des autochtones. Champlain et ses hommes se définissaient comme chrétiens vis-à-vis des Indiens, et comme Français vis-à-vis des autres Européens, mais ils n’avaient certainement pas l’intention de fonder une nation, qu’elle soit québécoise ou canadienne. (…) Il s’agit vraiment de mythologie nationaliste, ici, et non d’histoire.»

Et pour tout dire, les perceptions peuvent changer rapidement. «Cela dépend beaucoup de la façon dont la question est posée», dit Jack Jedwab, directeur de l’Association d’études canadiennes (AEC). On peut certainement trouver, ces jours-ci, beaucoup de Canadiens anglais qui croient que leur pays a été fondé en 1608, et une proportion tout aussi grande de Québécois francophones d’avis contraire. Mais il y a quelques semaines, l’AEC publiait un sondage où les rôles étaient parfaitement inversés : 67 % des francophones estimaient alors que le Canada a été fondé par les Français, ce qui semble donner raison aux anglophones. Mais voilà, 57 % de ceux-ci ont dit au sondeur que les vrais fondateurs étaient les Britanniques, ce qui leur interdirait de fêter les 400 ans du Canada.

Qui peut s’y démêlera...

 

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